C’est compliqué : Les vies numériques des adolescents

Titre original en anglais – It’s complicated: The social lives of networked teens

71eepvitpklÀ tous ceux qui s’inquiètent pour les adolescents – parents, enseignants, législateurs, forces de l’ordre, journalistes, et parfois les jeunes eux-mêmes ; ce livre vous est destiné !

« C’est compliqué », titre du livre mais aussi statut que l’on peut choisir sur Facebook pour décrire notre situation amoureuse du moment, largement adopté par les adolescents sur Facebook, fait également office de métaphore espiègle pour décrire l’univers de l’adolescence, un univers incertain, fluctuant, changeant et … compliqué !

« C’est compliqué », est donc le récit publié en 2014 par danah boyd (qui demande ici à ce que son nom soit écrit sans majuscule) après un travail de longue haleine qu’elle a mené sur la vie numérique des adolescents américains. Elle a passé plusieurs années à sillonner les États-Unis, pour rencontrer des adolescents, 166 exactement, et recueillir leurs témoignages sur l’usage des médias sociaux. Elle a également parlé à des parents, professeurs, bibliothécaires, et d’autres intervenants directs auprès des jeunes. danah boyd est devenue, à la lecture de ce livre, mon ethnographe préférée, spécialiste des médias sociaux et de leur usage par les adolescents, avec son empathie et son ouverture d’esprit, elle a su se mettre “dans les baskets” des adolescents pour faire comprendre leur univers à ceux qui s’inquiètent pour eux et qui ont du mal à accepter cette mutation numérique.

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Pour ceux qui ne la connaissent pas encore, danah boyd est une chercheuse américaine en sciences humaines et sociales, spécialisée dans l’étude des médias sociaux et leurs utilisations par les jeunes. En plus d’être professeure invitée au New York University’s Interactive Telecommunications Program, elle est également chercheure en chef chez Microsoft Research (recherches incluant des projets sur la culture des jeunes, la vie privée, les pratiques socio techniques, la sécurité en ligne, la traite des humains et la visibilité); et fondatrice de Data & Society. Quelle femme inspirante !

Elle explique dans son livre, organisé autour de 8 chapitres, la nature de la relation des adolescents aux réseaux sociaux, au travers d’exemples concrets et réels, d’anecdotes vécus par ces ados interviewés. C’est donc dans ce contexte très précis des années 2000 et avec un public très ciblé d’adolescents américains, que danah boyd a décidé de mener ses recherches.

Selon danah boyd, certains changements dans la société américaine, survenus durant les trente dernières années, ont joué un rôle important dans l’utilisation et l’attachement des adolescents aux réseaux sociaux. Des adolescents, en prise avec un contrôle parental exigeant, privés de sorties, interdits de traîner dehors ou dans les centres commerciaux après l’école, incapables de conduire une voiture eu égard à leur jeune âge et à qui on impose des couvre-feux de plus en plus stricts. Avec des limites géographiques, moins de temps libre et de liberté et plus de contraintes, les adolescents se voient imposer des règles de plus en plus strictes par leurs parents qui voient que le monde extérieur devient de plus en plus dangereux. Kidnapping, terrorisme, pédophilie, … l’actualité ne contribue pas à rassurer les parents, soucieux de la sécurité de leur chère progéniture. Ils ressentent le besoin naturel de protéger (surprotéger ?) leurs enfants, qui se retrouvent cloîtrés dans leur chambre. giphyAfin de socialiser et maintenir le contact avec leurs amis après l’école ou durant les fins de semaine, les adolescents ont recours à Internet et aux réseaux sociaux. D’après danah boyd, ils n’ont juste pas le choix ! S’ils pouvaient voir leurs amis et traîner avec eux, ils le feraient. Facebook, Twitter et les autres réseaux sociaux sont non seulement des espaces publics, mais souvent les seuls espaces publics accessibles à certains adolescents pour interagir avec leurs pairs. Ils peuvent y traîner tout en restant physiquement coincés à la maison. Ces outils deviennent alors un échappatoire et sont vécus comme des espaces publics virtuels, des espaces de sociabilité entre pairs où l’on peut se rencontrer, discuter, échapper au contrôle des adultes, même si les parents sont toujours là, essayant de devenir “ami” de leurs enfants sur Facebook; #aucunrépis #mamanestrelou.

  • Mike : « Pouvez-vous parler à ma mère, lui dire que je ne fais rien de mal sur Internet ? Elle pense qu’Internet est un monde dangereux. Vous avez l’air de comprendre Internet et vous êtes une adulte. Pouvez-vous lui parler SVP ? »
  • danah boyd : J’ai souris et promis que j’allais le faire ! 
Discussion entre Mike, un jeune ado de 15 ans et danah boyd

Je suis un parent et j’ai peur que mon enfant soit sur Internet !

En réponse à la paranoïa ressentie par les adultes, le message de danah boyd est clair. À travers ce livre, elle tente de rassurer les adultes et les invite à “se détendre” et à ne pas trop s’inquiéter car “les ados vont bien”.  Elle ajoute aussi que l’utilisation des médias sociaux par les adolescents n’est pas excessive, elle est même considérée comme tout à fait normale entre eux, même attendue. Pour être accepté socialement et être reconnu comme “cool”, il faut absolument jouir d’une présence sociale, sinon les ados risquent de se faire intimider et rejeter par la communauté des jeunes de leur âge. Ce que les générations d’avant faisaient pour passer du temps : sortir entre amis, des fois même en cachette, ou se retrouver dans les centres d’achat, entre autres, fut remplacé aujourd’hui par une présence sur les médias sociaux. Les adolescents vont en ligne pour se connecter avec leurs amis, leur communauté, pour finir leurs discussions, commérer, se confier, etc. Les réseaux sociaux sont simplement des outils au service de ce qui motive les journées des adolescents depuis toujours : communiquer entre eux et se retrouver entre amis pour raffermir la cohésion du groupe des pairs et être reconnus de leurs camarades, loin du regard des adultes. Contrairement à la croyance générale, les ados ne glandent pas, ils socialisent sur Internet !

Plus de 80% d’étudiants du Secondaire aux États-Unis avaient un téléphone portable en 2010. À la grande surprise des adultes, les adolescents n’utilisaient quasiment jamais leur téléphone pour passer des appels, mais pour prendre des photos et pour s’envoyer des “textos” entre amis. Une fois que les adolescents se retrouvaient entre eux, ils arrêtaient de “se texter”. L’auteur a mené ses recherches sur des réseaux sociaux populaires entre 2003 et 2012, Friendster, MySpace et Facebook, elle était consciente qu’au moment de la publication de son livre, d’autre réseaux allaient faire surface et être “plus à la mode”. Aujourd’hui en effet, on assiste au déclin de Facebook chez les jeunes, au profit d’Instagram et Snapchat. Quant à Friendster et MySpace … eh bien RIP auprès des jeunes ! danah boyd exhorte ses lecteurs de ne pas associer ses recherches à un réseau social en particulier, puis leur confirme que les résultats et les conclusions obtenus s’appliquent quel que soit l’outil et que les pratiques, les comportements et les motivations des jeunes resteront les mêmes !


Espace public virtuel ?

danah boyd décrit Internet dans son livre comme étant un espace public, comme peuvent l’être un centre commercial, un jardin ou la cour d’une école ; avec certaines caractéristiques inédites qui différencient Internet et les réseaux sociaux des espaces publics traditionnels. Selon elle, ces nouveaux outils de la socialisation jouissent des 4 particularités suivantes :

  • La persistance de ce qu’on y publie : Tout est durable en ligne, le contenu que l’on publie sur Internet est permanent. Ce qui est dit sur Internet demeure inscrit et peut être lu plus tard.
  • La visibilité accrue de ce que l’on y fait : Le public potentiel qui peut être témoin des conversations en ligne. Sur le web, tout est public par défaut, contrairement à la vie physique où c’est par décision qu’un propos est public ou pas.
  • Le potentiel de dissémination et d’étalement : La facilité et la rapidité avec laquelle le contenu, positif ou négatif (rumeur ou image compromettante) peut être partagé.
  • et la facilité de recherche et de traçabilité : La capacité de trouver du contenu facilement. Ce qui est dit sur Internet peut être recherché (par des moteurs internes ou externes) et donc peut ressortir en dehors de son contexte.

Identité, confidentialité, dépendance, danger ? Ce qu’il faut retenir du livre

Il est facile de tomber dans les stéréotypes et d’interdire aux adolescents d’avoir une présence virtuelle sur les réseaux sociaux. Mais cela résoudra-t-il la situation ou compliquera-t-il la relation parent-enfant ?

Ces adolescents sont motivés par le besoin de se fondre dans la masse et d’être acceptés par les pairs, ils développent des échanges codés entre eux et entretiennent des conversations quasi privées aux yeux de tous en pensant que leur intimité est préservée, s’inventent des identités avec des fausses dates de naissances parfois des faux noms et se disent engaged avec leur meilleur(e) ami(e) de même sexe. Des pratiques qui peuvent générer une grande incompréhension et perplexité chez les adultes présents dans leurs vies. Il vivent un paradoxe entre montrer aux pairs que l’on partage les mêmes goûts) et du privé (je ne veux pas que les adultes autour de moi sachent ce que je pense et ce que je fais).

Les ados doivent donc prendre en compte la multiplicité des contextes dans lesquels leur propos peut être lu. Leurs amis à qui il est destiné, les amis plus lointains, les parents, les profs éventuellement, chacun ne comprenant pas la même chose. danah boyd raconte des ratés, mais relève que les adolescents sont plutôt très agiles à ce maniement des contextes, et beaucoup plus fins que les parents. Et ils peuvent mettre en place des stratégies de discours pour que le message ne soit compréhensible que par une certaine catégories de lecteurs (utiliser par exemple, des références culturelles propres, comme des paroles de chansons). Parce que, contrairement à ce que pensent souvent les adultes, les ados sont très soucieux de préserver leur vie privée et leur intimité, à l’intérieur même de réseaux qui rendent publics leurs états d’âme. Mais leur définition de la vie privée n’est pas exactement la même que celle des adultes.

Parmi les craintes exprimées par les parents, on retrouve l’addiction aux réseaux sociaux et à Internet. On voit l’enfant les yeux rivés à son écran, pensant qu’il est déconnecté du monde réel. danah boyd affirme que les ados ne sont pas dépendants de Facebook, ils sont dépendants des autres, comme ils l’ont toujours été. Internet ne représente pour eux qu’un simple outil de communication, pas une addiction.

Quant à la peur du prédateur sexuel, danah boyd précise qu’il est extrêmement rare qu’une agression sexuelle soit le produit d’une rencontre avec un inconnu par Internet. Et quand c’est le cas, c’est le fruit de discussions sur des plateformes interlopes, rarement sur celles qui sont les plus fréquentées.

Concernant le harcèlement en ligne, les adolescents disent que le harcèlement est d’abord subi dans la vie physique, à l’école en particulier, et que c’est là qu’il est le plus traumatisant. Si danah boyd ne minimise pas les conséquences de ces phénomènes, elle les replace dans un apprentissage de la sociabilité, dont la cruauté n’est pas nouvelle.


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Bien qu’un peu daté dans certaines analyses qui remontent à l’émergence avant les années 2010 des réseaux sociaux, l’ouvrage demeure passionnant car l’auteur y déploie une grande bienveillance et beaucoup d’empathie pour ces adolescents, permettant de qualifier leur rapport au numérique loin des clichés et des jugements hâtifs prononcés par les médias de masse et par des adultes préoccupés et soucieux.

Effectivement, le message pro-technologique de danah boyd pour les jeunes s’oppose aux préoccupations de la société qui alerte des dangers d’Internet auxquels sont exposés les jeunes d’aujourd’hui. Des experts en développement de l’enfant affirment que la génération des “digital natives”, pourrait connaître de pires conséquences que les générations précédents. Et ce, à cause du temps passé sur les réseaux sociaux. Néanmoins, les effets d’Internet sur le développement social sont encore peu connus et selon des spécialistes des sciences humaines, il serait beaucoup trop tôt pour dire que “les enfants vont bien”.

Tout comme l’auteur, je pense qu’il ne faut pas jeter le blâme sur l’outil, sur Internet, sur les réseaux sociaux, mais l’usage qu’on en fait. Cependant, même si j’admire son empathie (un peu excessive ?) et son ouverture d’esprit, je me dois de jouer l’avocat du diable et de me demander si elle n’est pas un peu trop naïve notre danah boyd ! Internet est une arme à double tranchant, et tout comme le “monde réel”, présente des dangers et risques pour les adolescents, souvent insouciants. Les plus couramment évoqués par la société sont la cyber-addiction, la perte d’identité, le harcèlement, les mauvaises rencontres, la cyber-intimidation, la pédophilie, etc. Peut-on donc empêcher des adolescents d’aller sur Internet et les priver de cet espace de socialisation ? Doit-on vraiment avoir peur pour les ados ? La peur empêchera-t-elle le danger d’arriver ? Existe-t-il un moyen de prévention plus efficace que le contrôle parental ?

Personnellement, je pense qu’une bonne vieille communication ouverte avec les adolescents reste la meilleure solution pour prévenir des dangers d’Internet, les parents devraient construire collectivement des règles familiales qui mettraient d’accord parents et enfants sur l’utilisation des appareils technologiques. Chers parents et professeurs, adultes soucieux de la sécurité des ados, il est temps d’apprendre à cohabiter avec les réseaux sociaux. Si quelque chose ne nous plaît pas dans Internet, c’est dans la société qu’il faut le changer. À l’ère des technologies, du numérique et du BigData, les futures générations seront tous des natifs numériques ! Éduquons-les et sensibilisons-les, assez pour qu’ils ne soient pas des naïfs numériques !

Sources :

  • boyd, danah, It’s complicated, The Social Lives of Networked Teens, Yale University Press, 2014
  • Site officiel de danah boyd : www.danah.org
  • Interview avec danah boyd au Politics and Prose Bookstore à Washington, D.C.
  • Article critique sur le Bulletin des Bibliothèques de France, par Cécile Touitou
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